L’enfer d’un monde sans touristes
L’enfer d’un monde sans touristes

Je connais un guide de montagne basé en Bolivie et qui conduit régulièrement des clients jusqu'à Ojos del Salado, un sommet de 6'900 m, le plus haut volcan actif du monde.
En mars, depuis le sommet avec vue sur le Chili et l'Argentine, il ne se doutait pas de ce qu'il trouverait en redescendant. Le virus s’était déjà propagé rapidement ; les voyages se faisaient de plus en plus rares à travers le continent.
Quelques semaines plus tard, toutes les frontières ont été fermées. Les vols vers la Bolivie ont été interrompus et le tourisme s'est complètement arrêté. Ojos del Salado aura été le dernier travail rémunéré du guide depuis lors.
La pandémie de COVID-19 a dramatiquement fait chuter le nombre de touristes dans tous les coins du monde, provoquant des ravages sur de nombreuses populations qui n’avaient dès lors plus les moyens de survivre, du Lesotho au Timor-Leste. Si cela perdure, certains pays pourraient voir un accroissement de 20% du chômage, selon un rapport de juillet de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement. Pour quelques petits États insulaires comme les Maldives, le tourisme représente plus de la moitié du produit intérieur brut.
Mais les retombées tragiques de l’arrêt du transport aérien vont malheureusement encore bien au-delà. Si l'industrie du voyage ne se rétablit pas rapidement, cela pourrait provoquer des conséquences durables pour des centaines de milliers de familles, mais aussi pour l’environnement, la faune, les espèces protégées, et même les cultures traditionnelles.L’impact sur la communauté des guides à La Paz, en Bolivie, a été immédiat : la moitié des agences de la ville ont fermé définitivement, entraînant un effet domino sur les chauffeurs, les porteurs et autres marchands de souvenirs.
Car là-bas, les gens travaillent au jour le jour pour survivre. Les touristes partis, ils doivent chercher ailleurs de quoi gagner leur vie, et la pandémie a considérablement réduit les alternatives de travail.Lorsque les frontières se sont fermées, la plupart des guides touristiques de La Paz sont allés travailler dans les mines d’or de Bolivie, qui déversent du mercure toxique dans l’eau et le sol du pays. C’est un travail exténuant qui paie moins de 300 dollars par mois. Tous regrettent le temps où les avions amenaient leur lot de touristes, car l'exploitation minière est un travail horriblement difficile et très peu rémunérateur.
Cette quête d’un autre travail se déroule dans les destinations touristiques de tous les continents. Autre pays que je connais bien : l'Afrique du Sud. Lorsque ses frontières ont été fermées en mars, le pays s’est transformé : au cours des quatre derniers mois, il n'y a plus eu de safaris. Les effets induits sont considérables, puisque chaque safari permet de soutenir des populations locales défavorisées, des agriculteurs qui vendent des aliments frais dans les lodges et les hôtels aux nettoyeurs dans les gîtes des parcs nationaux. Ils doivent désormais trouver de quoi gagner leur vie autrement.
Pendant que les voyageurs restent à la maison, les médias sociaux font le buzz avec des films d'animaux qui ne semblent, eux, pas regretter les visiteurs, à l’image de ces lions qui font la sieste sur les routes du parc national Kruger. Mais derrière ces images, la réalité est plus complexe.
En effet, les réserves d’Afrique du Sud nécessitent une gestion intensive. Cette gestion est financée en grande partie par le tourisme. Sans suffisamment d'argent pour entretenir les réserves, les animaux commencent à mourir de faim, être la cible des braconniers ou entrer en conflit avec les communautés locales défavorisées.
Et depuis mars, le braconnage augmente. Les victimes vont des rhinocéros sud-africains aux gorilles à dos argenté d’Ouganda. En fait, la diminution du tourisme pourrait avoir un effet dévastateur sur des projets de conservation dans le monde entier. Le problème est particulièrement grave dans les pays pauvres.
Alors que la conservation de la faune et la flore dans les pays riches est soutenue par les dépenses publiques, les revenus du tourisme peuvent représenter 80% des budgets des agences des parcs naturels dans les pays en développement. Cet argent finance les gardes, la surveillance et offre des emplois essentiels aux communautés locales.Une autre victime de l’absence de touristes est le marché de l'artisanat, qui, dans certains endroits, dépend presque entièrement des ventes aux voyageurs. Maintenant que la majeure partie de ces revenus s'est évaporée, les artisans en souffrent particulièrement.
Ainsi, la tradition de produits artisanaux fabriqués depuis des siècles risque de disparaître à cause de la pandémie. A ce titre, il est également indispensable que les touristes reviennent.
Il y a un dicton en Afrique du Sud qui dit : "S'il ne pleut pas, préparez les champs pour la pluie qui va venir." Mais si la pluie ne revient pas avant longtemps, la sécheresse aura des effets dévastateurs, aussi bien sur les populations locales défavorisées que sur les espèces protégées de la faune et de la flore et l’artisanat traditionnel.
Ainsi, un « monde-d’après » avec moins de transport aérien, ce sera donc un « monde-d’après » avec davantage de misère, de disparition d’espèces animales et végétales et de traditions culturelles. L’enfer est pavé de bonnes intentions. Alors, pour que le « monde-d’après » ne s’apparente pas à l’enfer, voyageons, encourageons la découverte de culture et de civilisations lointaines. Car, oui, n’en déplaisent à certains bobos urbains occidentaux, c’est bien en prenant l’avion que nous sauverons le monde !
Philippe MEYERphilippe.meyer@premiairclassetv.com
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