Collision sur la piste à Tokyo : analyse
Après une année 2023 qui a été marquée par extrêmement peu d’accidents d'avions
commerciaux, (année record, voire mon post précédent), 2024 commence malheureusement
avec la première perte d'un Airbus A350.
Cela s’est passé mardi 2 janvier 2024, nous sommes à Tokyo, sur l’aéroport
d’Haneda et comme chacun a pu le constater sur les images qui ont déjà fait le
tour du monde, l'Airbus A350, après une collision avec un Dash-8 des garde-côtes
japonais, a subi des dommages au niveau de sa jambe de train avant et un début d'incendie
s’est immédiatement déclaré. Puis, c'est toute la structure en matériaux
composite qui part en fumée sous les yeux du monde entier. Heureusement, les
379 passagers et membres d’équipage de l'Airbus qui étaient à bord ont réussi à
l’évacuer avant d'être piégé par les flammes. Rappelons que pour être certifié,
un avion de ligne, que ce soit un Boeing 777, un Airbus A380 ou un petit Dash-8,
doit pouvoir être évacué en moins de 90 secondes et, en cas d'incendie, l'évacuation
doit s’effectuer du côté opposé à la menace. Ces 90 secondes doivent donc être comptées
avec la moitié des portes de secours disponibles. Par chance, les Japonais ont
la réputation d'être assez disciplinés et il sera intéressant de voir dans les
prochains jours si et combien d'entre eux sont sortis avec leur bagage, ce qui s’est
avéré un des gros points négatifs ces derniers mois lors de plusieurs évacuations
d'avions en Europe ou aux États-Unis, lors desquelles les passagers ont pris leur
bagage avec eux. On ne le répétera jamais assez : si vous devez évacuer un
aéronef et que vous prenez vos bagages avec vous, vous mettez la vie d’autres
passagers en danger !
L'Airbus A350-900 incriminé effectuait le vol JL516 de Japan Airlines. Japan
Airlines exploite plusieurs centaines d'aéronefs. La compagnie a été créée en 1951.
Elle a la réputation d’être une très bonne compagnie aérienne internationale
qui opère depuis ses hubs à Tokyo et qui exploite à l'heure actuelle 15 Airbus A350-900
et 1000. Sa flotte est assez hétéroclite, composée principalement de Boeing :
des 737, 767, 777 et 787. L'aéronef qui a été touché par l’Airbus, probablement
alors qu'il s'alignait ou qu'il se préparait à décoller, est un Dash 8 avec six
personnes à bord. Au moment où j’écris ces lignes, aux alentours de 18h, heure
suisse, cinq de ses membres d’équipage sont porté disparus, un a réussi à sortir
vivant. Il faut considérer qu’ils se sont pris un avion de 280 tonnes de masse
maximum au décollage sur la structure !
L'Airbus faisait un vol assez court : il avait décollé de Sapporo à
7h22 UTC. Il y a 9h de décalage entre l'UTC, l'heure standard universel, et
l'heure locale au Japon, donc c'était un vol de fin d'après-midi : 1h20 de
vol prévue, 820 km à parcourir, un petit changement d'approche sur la piste 34
gauche de Haneda qui est juste en bord de mer, où la température et les conditions
météorologique étaient correctes, avec une visibilité un peu obstruée dans
certaines directions par des fumées, mais sinon, peu de nuages et c'est donc au
moment de l'arrondi que la collision a eu lieu.
Des collisions sur piste, ce n'est malheureusement pas nouveau. On a tous
en tête les 747 qui s’étaient percutés à Tenerife (le plus grave accident de
l’aviation civile de l’Histoire). Un autre événement qui avait marqué
l'industrie aéronautique, c'était à Boston en 2005, quand un 737 et un A330
avaient failli se percuter. Ils décollaient chacun de deux pistes différentes
mais qui se croisaient et l’A330 avait dû rester plaqué au sol et laisser
passer le 737 juste au-dessus de lui pour décoller derrière. Bref, cela s'était
joué à pas peu de chose. Plus récemment, un A320 avait été percuté par un
camion de pompier, au Pérou, en novembre 2022. A chaque fois cela se termine malheureusement
mal et c'est pour cela que c'est un sujet qui est pris à bras le corps par
l'aviation civile.
Nous appelons cela en anglais aéronautique le runway incursion. Tout
le monde y est sensibilisé : du personnel qui conduit des véhicules sur
l'aéroport aux pilotes et forcément aux contrôleurs aériens. Ceux-ci, sur
certains terrains, sont aidés par la technologie. Par exemple, l’Airport
movement area safety system qui déclenche une alarme s'il y a une piste qui
est occupée par un aéronef qui ne devrait pas y être ou encore l’Airport
surface detection equipment, de plus en plus développé et répandu aux
États-Unis. Mais si un terrain n'est pas équipé de ces systèmes-là, et bien
c'est avec vos yeux uniquement que vous allez pouvoir éviter tout incident.
S'il y a une chose à retenir en attendant le compte-rendu du BEA, (Bureau
enquête analyse), c'est l'importance de la proactivité de tous les acteurs dans
l'aérien. Quand vous êtes sur un seuil de piste, qu'on vous autorise à décoller,
vous devez toujours vous imaginer qu'il peut y avoir un aéronef de 200 tonnes volant
à 150 nœuds qui vous fonce dessus et qui est sur le point de vous écraser sans
que vous puissiez le voir arriver puisqu'il sera dans vos 6h. Seuls une bonne discipline,
une bonne visualisation, permettront de vous assurer que votre objectif
principal, la sécurité, ne sera pas engagée. C'est vrai quand vous vous engagez
sur la piste, aussi bien à l’atterrissage qu’au décollage. Mais ce qui est
difficile quand on veut se poser de nuit sur une piste internationale comme celle
de Haneda, c'est l'environnement lumineux. Dans un environnement aéroportuaire,
il y a de la lumière partout et un Dash-8 qui s'engage est difficile à repérer.
Pourquoi ? Quand vous pilotez et êtes en phase d’approche, votre charge de
travail est très élevée, vous avez beaucoup de choses à faire entre les checklists
et l’assurance que votre approche est bien stabilisée, vous vous focalisez sur
votre point d'impact et vous ne détectez pas forcément un avion qui ne se situe
pas là où vous visez mais bien en amont. Car le point d'impact visé par un avion
commercial à l’atterrissage n'est pas le seuil de piste, il se situe un petit
peu plus loin, parfois plusieurs centaines de mètres plus loin.
Concernant cet événement, différents points devront être analysés par le
BEA. Le premier sera forcément les conversations radio : le Dash-8 a-t-il
été autorisé par la tour de contrôle à s'engager ? L’A350 était-il sur la
même fréquence ? Cela sera un premier point de débriefing très important.
Ce qui sera très intéressant dans l'étude du bureau enquête analyse sera de constater
quelles ont été les différentes successions d’événements qui ont conduit au
drame. Car un accident n'arrive jamais pour une seule raison. C'est une
succession de petits événements non pris en compte, non diagnostiqués par les équipages
ou les différents acteurs qui amène à une collision tragique comme celle-ci. Ce
qui m'intéresserait également, c'est de savoir si le séisme dont a souffert le
Japon 24 heures plus tôt a pu avoir un impact sur la fatigue ou la vigilance
des équipages, que ce soit à bord de l'Airbus, que ce soit dans la tour de
contrôle ou que ce soit au niveau des garde-côtes. En effet, la veille de la
collision, il y avait une alerte tsunami au Japon. Et rappelons-nous, dès que
l'on s’éloigne un temps soit peu peu d’une configuration standard, dès qu'il commence
à y avoir un alignement de situations légèrement inhabituel, c'est à ce moment que
les acteurs en jeu peuvent éprouver un petit peu moins d'énergie pour s'assurer
de la parfaite sécurité de tous.
Pour clôturer cette analyse, voici quelques premiers enseignements à
tirer : d’abord, si vous regardez un seuil de piste avec ses grandes
bandes blanches et son marquage, vous constatez qu’il n'a pas vraiment évolué depuis
une cinquantaine d'années. Il y a peut-être une réflexion à avoir pour gagner en
visibilité, pour minimiser ce risque de collision dans le futur. Ensuite,
rappelons-nous que 2023 a vu un développement exponentiel de l'intelligence
artificielle. Or, en tant que passager sur un A350, vous pouvez voir sur votre
écran personnel tout ce qui se passe autour de l'avion en temps réel, grâce aux
caméras embarquées. Pourquoi ne pas réfléchir à des systèmes augmentés par l'IA
qui permettraient de détecter un autre avion, un véhicule, voire des personnes
sur la piste et prévenir le personnel navigant ? Voilà peut-être une nouvelle
piste de réflexion pour nos amis de chez Airbus et Boeing…
A propos de l’Airbus A350 détruit à Tokyo-Haneda
L’A350-900 exploité par Japan
Airlines impliqué dans l’accident au cours du vol JAL516 entre l’aéroport de
Sapporo New Chitose et l’aéroport international de Haneda, peu après 17h47
(heure locale), le 2 janvier 2024 était immatriculé JA13XJ. Il portait le
numéro de série MSN 538. Il a été livré par Airbus à Japan Airlines, le 10
novembre 2021. Il était équipé de moteurs Rolls-Royce Trent XWB.
JAL a en commande 31 A350 dont
18 A350-900 et 13 A350-1000. La compagnie japonaise opère des A350-900 aménagés
en haute densité pour la desserte de ses lignes intérieures depuis septembre
2019 : 12 sièges en Première classe, 94 en classe Affaires et 263 sièges
en classe économique, soit au total 369 sièges.
Philippe MEYER
Philippe Meyer - YouTube

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