Trop de commandes tuent les commandes?
On n’est pas à un paradoxe près. L’afflux de commandes d’avions pourrait se traduire par un danger pour le transport aérien ! Explications.
D’abord, il
faut se réjouir de l’engouement du public pour les vols. Pendant des années, la
croissance du transport aérien a été principalement supportée par les pays
occidentaux, c’est-à-dire l’Amérique du Nord et l’Europe. Or, avec 1,1
milliards d’habitants, cet ensemble ne représente que 14% de la population
mondiale qui affiche 7,9 milliards d’habitants. Cela n’a pas empêché le
transport aérien de croître jusqu’à atteindre plus de 3 milliards de passagers
dès le début du XXIème siècle.
Mais les
pays alors en développement ont maintenant une classe moyenne qui aspire elle
aussi à voir le reste du monde. Ils représentent plus de 85% de la planète dont
au moins la moitié atteindra un niveau économique suffisant pour consommer les
bienfaits du transport aérien. Nous avons dépassé 4 milliards de passagers dès
2019, et il est vraisemblable que le volume soit amené à doubler en 15 ans.
Voilà ce
qui explique l’envolée des commandes d’avions, d’autant que les derniers
modèles sont très améliorés par rapport à la génération de 1970/1990, aussi
bien quant à leur durée de vie, leur économie d’exploitation, que leur impact
environnemental et même leur sécurité. Alors les compagnies aériennes se
précipitent pour passer leurs commandes en espérant être servis à temps pour
supporter la demande croissante à laquelle elles seront confrontées. Il n’est
d’ailleurs pas étonnant que la majorité des ordres viennent du continent
asiatique et de l’Amérique du Nord dont les flottes étaient vieillissantes et
dont le remplacement est nécessaire pour des facteurs aussi bien économiques
qu’écologiques.
Bref, en
fin d’année 2023, Airbus et Boeing pour ne parler que des deux principaux
constructeurs, cumulaient des commandes pour 14’800 appareils, 8’600 pour
Airbus et 6’200 pour Boeing. En fait, le niveau de commandes ne cesse
d’augmenter. En 2022, les deux constructeurs ont engrangé 2’000 avions et, en
2023, les ordres se sont élevés à 3’800. Où cette boulimie s’arrêtera-t-elle ?
L’année 2024 semble bien ressembler aux précédentes.
Mais le
problème reste la capacité de livraisons. En renforçant les chaines de montage,
les deux grands espèrent pouvoir livrer 1’500 appareils par an : 800 pour
Airbus et 700 pour Boeing. A cette cadence, il faudra une dizaine d’années pour
écluser les appareils déjà commandés, sauf que de nouveaux ordres vont
s’ajouter à un niveau au moins équivalent à ceux du passé. Or, rappelons qu’en
2023 plus de 3’500 avions ont été commandés alors que la capacité de production
n’est, si l’on peut dire, que de 1’500. Les délais de livraison ne vont cesser
de s’allonger.
Et c’est
bien là, le problème. En fait construire un avion est un exercice d’une
complexité sans égal. Les constructeurs ne sont finalement que des assembleurs
de pièces en provenance de plus de 500 fournisseurs. Et chaque pièce est vitale
pour la sécurité de l’appareil. Il est donc de la responsabilité du
constructeur de s’assurer qu’elle est bien conforme au cahier des charges.
Les
compagnies mettent une grosse pression pour que leurs appareils soient livrés
en temps et en heure car elles construisent leur programme d’exploitation sur
les bases du calendrier de livraison et les assembleurs font de leur côté
pression sur leurs sous-traitants pour qu’ils livrent leur production
conformément à la sortie programmée des chaines d’assemblage.
Sauf que
parmi les sous-traitants, tous ne sont pas de petites entreprises sur
lesquelles les pressions peuvent avoir de l’effet, tant s’en faut. Les
motoristes sont des géants et les fournisseurs d’avionique sont des partenaires
de la même taille que les constructeurs. Or les motoristes et Rolls Royce en
particulier ont beaucoup de peine à tenir la cadence et nombre d’appareils en
fin d’assemblage attendent tout simplement de recevoir leurs moteurs.
Le danger
pour l’avenir du transport aérien peut venir de n’importe quel sous-traitant
qui pourrait, afin de respecter ses dates de livraison, négliger quelques
points de contrôle. C’est bien ce qui est arrivé à Boeing avec les conséquences
désastreuses que cela a pu avoir, mais Airbus pourrait lui aussi être confronté
aux mêmes problèmes. Certes on ne le souhaite surtout pas et Boeing fait tous
les efforts possibles pour rétablir l’intégrité de son processus de
fabrication. On ne peut pas ralentir la demande et il est très difficile
d’augmenter l’offre. Alors, lancez-vous dans la construction de composants
aéronautiques !
Philippe MEYER
(2) Philippe Meyer - YouTube
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