L’économie de basse altitude chinoise décolle — et que fait l’Europe ?

 


À la suite de l’acceptation de ma motion 3058-A par le Grand Conseil genevois, invitant le Conseil d’Etat à analyser les opportunités de l’économie de basse altitude pour le Grand Genève, notamment en matière de mobilité durable urbaine et interurbaine, de logistique urbaine écologique, de développement économique et innovation durable et de réduction des nuisances environnementales, je vous invite à considérer les enjeux économiques stratégiques que cela implique, que je résume ici, en prenant exemple sur la Chine.

Car en Chine, ce qui relevait hier encore de la science-fiction s’installe désormais dans la vie quotidienne : drones livreurs, taxis volants, véhicules électriques capables de décoller verticalement. Tandis que l’Europe s’interroge encore sur la régulation de ces technologies, Pékin avance à grande vitesse pour structurer ce qu’elle appelle son économie de basse altitude, un secteur dédié aux appareils évoluant dans le ciel en-dessous de 1’000 mètres et destiné à devenir une nouvelle industrie stratégique.

En mars passé, EHang, le constructeur d’eVTOL, est devenue le premier au monde à obtenir une licence commerciale pour transporter des passagers en taxi volant. Des liaisons touristiques et urbaines sont déjà prévues à Guangzhou et Hefei. Ce qui est considéré comme science-fiction en Occident devient une réalité en Chine.

Dans les métropoles chinoises, les drones ne sont plus une curiosité technologique mais un banal outil du quotidien. À Shenzhen, les employés se rendent sur le toit de leur gratte-ciel pour venir récupérer leur repas dans un kiosque Meituan, où les commandes arrivent par voie aérienne. Les drones déposent nouilles, thés glacés et plats chauds directement sur le toit avant que les clients ne s’identifient pour récupérer leur commande. La livraison par drone, encore marginale aux États-Unis et quasi inexistante en Europe, fait désormais partie du paysage quotidien des Chinois.

Ce succès tient à une stratégie politique assumée. Pékin a désigné l’économie de basse altitude comme l’un des moteurs de croissance du pays, au même titre que l’intelligence artificielle et le calcul quantique. À la suite de cette annonce, les administrations locales se sont empressées d’adapter leurs réglementations, d’ouvrir des corridors aériens et d’investir dans les infrastructures nécessaires. Certaines villes, comme Shenzhen et Hefei, disposent même d’une autonomie partielle pour ouvrir l’espace aérien en-dessous de 600 mètres. Les universités créent désormais des filières dédiées, tandis que des agences gouvernementales spécifiquement chargées de ce secteur ont vu le jour.

La multiplication des drones à travers le pays témoigne de cette dynamique. Des millions d’appareils civils sont aujourd’hui en service, qu’il s’agisse de livrer des colis, transporter du sang entre hôpitaux, pulvériser des engrais sur les cultures, surveiller des frontières ou intervenir sur des incendies en hauteur. À Shenzhen, plus de 250 routes aériennes ont été officiellement validées et près de 500 terminaux construits pour assurer un maillage dense du territoire. Meituan, pionnier du secteur, a déjà effectué plus d’un demi-million de livraisons par drone depuis 2021 et ambitionne de confier 10% de son activité à des appareils autonomes d’ici dix ans.

Les voitures volantes suivent la même trajectoire d’industrialisation accélérée. Le constructeur Xpeng prépare un véhicule hybride — à la fois automobile et eVTOL — dont la mise en production est prévue en 2026, avec un prix d’appel inférieur à Frs. 280'000.- et plus de 4’000 précommandes déjà enregistrées. Les gouvernements locaux, séduits par les perspectives touristiques et économiques, achètent des appareils EHang afin de développer des circuits aériens pour visiteurs.

Cette frénésie technologique contraste fortement avec la prudence européenne. En Occident, la certification des eVTOL et les discussions réglementaires avancent lentement, freinées par la fragmentation juridique et des processus extrêmement rigoureux. En Chine, la stratégie consiste à expérimenter rapidement, à adapter les règles au fil des besoins et à soutenir massivement les entreprises. Cette approche plus pragmatique permet aux constructeurs chinois de tester leurs appareils à grande échelle et d’accélérer leur mise sur le marché.

Le défi posé à l’Europe devient clair : si elle n’investit pas dans ce secteur émergent, elle risque de se faire distancer comme elle l’a déjà été sur les batteries et les véhicules électriques. Avec Airbus, une industrie aéronautique robuste et un savoir-faire en certification reconnu mondialement, l’Europe dispose pourtant d’atouts uniques pour devenir un leader crédible de la mobilité aérienne urbaine. Encore faut-il que les États harmonisent leurs réglementations, encouragent les expérimentations locales et bâtissent un cadre favorable au développement de ces nouvelles technologies. Reste à savoir si l’Europe veut regarder passivement le futur se déployer malgré elle… ou prendre son destin économique en main...

Philippe MEYER
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